Chronique…… scatologique

Oui, une fois n’est pas coutume, il s’agira aujourd’hui de « caca-boudin » et autres « bronzes » médaillés.

Après tout, déféquer n’est-il pas un geste aussi naturel que respirer ? Pourtant, dans notre inconscient collectif, alors que le second est fortement recommandé, on pourrait penser que le premier est… interdit (gare à l’occlusion intestinale), et en tout cas tabou.

 

La nature nous rappelle heureusement comme ce geste est non seulement indispensable, mais peut aussi s’avérer précieux.

Ceux qui ont lu Le trésor des pandas géants (Ed. Actes Sud) se rappelleront que ledit trésor se révèle être les propres crottes de notre cher ursidé dont les couleurs s’harmonisent au Yin-Yang (l’ursidé, pas les crottes). Constituées de fibres végétales parfaitement malaxées, les crottes du panda ont contribué en Chine à la fabrication d’un papier d’excellente qualité, totalement naturel (et, je vous rassure, inodore).

Il n’est donc pas surprenant que les excréments d’autres animaux jouent un rôle important dans les cycles naturels. Nous le savions déjà pour les gros mammifères (comme les éléphants…) qui aident ainsi à la diffusion de graines, fruits et plantes, à travers forêts et savanes. Tout récemment, une équipe internationale de scientifiques a découvert que les hippopotames n’étaient pas en reste !

 

Nos gros herbivores ont en effet pris l’habitude de déféquer dans l’eau des lacs et des rivières où ils passent une grande partie de leur temps (on pourrait parier qu’ils font aussi « pipi dans leur piscine », mais tant qu’il s’agit de leur piscine…). Et comme ils consomment d’énormes quantités d’herbes et de plantes, souvent très riches en silicium, ce sont des centaines de kilos de silicium qui se déversent ainsi dans les rivières chaque jour. Selon les analyses des scientifiques, plus de 75% du silicium transporté par certains cours d’eau provient… du caca des hippopotames !

 

Et la bonne nouvelle est que ce silicium est indispensable à la bonne santé des écosystèmes aquatiques africains. Les microalgues présentes dans l’eau sont en partie composées de silicium. Elles produisent de l’oxygène et servent de nourriture de base à nombre d’espèces vivantes. Que ces microalgues disparaissent et tout l’écosystème serait menacé, impactant gravement faune, flore et humains.

Mais il y a aussi… la mauvaise nouvelle ! Alors que les hippopotames sont déjà listés Espèce vulnérable par la très sérieuse UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), certains dirigeants africains n’hésitent pas à envisager des campagnes d’abattage, prétextant une nécessaire gestion de leur population. C’était encore le cas, en 2019, avec la Zambie qui annonçait un programme d’abattage de… 2 000 hippopotames sur son seul territoire !

(Rappelons qu’on ne compte plus que 130 000 spécimens en liberté à ce jour !)

 

Des ONG ont dénoncé les « fausses bonnes » raisons des ministères impliqués. En réalité, leur motivation est purement spéculative, et n’a rien à voir avec l’écologie. Vendus sous forme de trophées, et à l’occasion de safaris pour chasseurs fortunés, nos pauvres hippos peuvent rapporter plusieurs millions d’euros ! Une agence sud-africaine propose même un package à 13 000€ donnant droit d’abattre 5 hippopotames par client ! Que du bonheur !

 

Dans Le trésor des pandas géants, Mr Wei a construit sa fortune en faisant commerce de bambou. Agacé de voir les pandas consommer la matière première dont il a tant besoin, et représenter une menace lors des ramassages en forêt, il décide de recruter des chasseurs pour abattre les pandas. Ceux-ci se paieront avec les fourrures. Mais son jeune fils, Chun, reste convaincu que ce n’est une bonne solution. Les pandas étaient là bien longtemps avant eux, et on n’a pas le droit de les tuer. Seulement, Chun doit respect et obéissance à son père.

 

 

Pour résoudre ce dilemme, il lui faut donc trouver une idée qui sauvera à la fois les pandas et… la face de Mr Wei ! Lorsque le principal client de celui-ci, fabricant de papier pour la cour impériale, accompagne Chun dans la forêt et glisse sur une crotte de panda la solution apparaît, aussi brutalement que la chute du pauvre homme. La texture parfaite des excréments devrait lui fournir la base pour cette recette qu’il s’évertue à inventer depuis des années, afin de fabriquer le plus beau papier qui soit ! Bien sûr, il est prêt à payer une fortune à Mr Wei si celui-ci peut lui garantir un approvisionnement régulier en… crottes de pandas !

Une conclusion heureuse, avec un contrat « gagnant-gagnant », y compris pour les pandas !

Il ne s'agit toutefois que d'un roman.

 

Pourtant, cette histoire colle étrangement avec celle des hippopotames aujourd’hui.

Plutôt que calculer ce que la chasse peut leur rapporter, les gouvernants africains impliqués devraient évaluer ce que la disparition des hippopotames pourrait leur coûter. Bien sûr, il s’agit de peser le profit à court terme en regard du déficit à moyen ou long terme. Et notre actualité, qui est tout sauf romanesque, nous enseigne que les politiques n’ont aucune patience, et ont tous appris à sacrifier l’avenir pour mieux profiter du présent.

À quand les cours de littérature et d’humanisme à l’ENA ?

Publié le 30/03/2022
« Lettre Imaginaire » -3 Loretta Ricci écrit à Marco Polo

Après le Facteur Cheval, (chronique du 14/03) et Louis Pasteur (21/03), c’est au tour de Marco Polo de recevoir sa Lettre Imaginaire.

 

Vous ne pouvez pas changer votre futur,

mais vous pouvez changer vos habitudes

et celles-ci changeront votre futur.

Marco Polo

 

Monsieur Marco Polo,

 

Pour moi, vous êtes le plus grand explorateur de tous les temps !

Je viens de terminer la lecture de votre « Livre des merveilles ». Vous l’avez aussi intitulé « Le devisement du monde », mais je ne comprends pas ce que cela veut dire, et mes parents non plus. Je devrais trouver l’explication au collège.

En tout cas, je rêve de pouvoir, plus tard, voyager aussi loin et aussi longtemps que vous l’avez fait. J’imagine que beaucoup de choses ont changé depuis, dans tous ces pays que vous avez traversés en compagnie de votre père et de votre oncle. Mais ce serait quand même une formidable aventure.

Je n’ai pas bien réussi à calculer la distance que vous avez parcourue. Je me suis pourtant servi de cartes afin d’y repérer toutes les villes et les ports où vous vous êtes arrêtés. La partie terrestre que vous avez couverte est plus impressionnante que je ne le pensais. Je croyais, à tort, que vous aviez surtout navigué ; comme plus tard Christophe Colomb, Vasco de Gama ou Magellan que j’admire aussi beaucoup. Mais ce qui est sûr, c’est que vous êtes parti de chez vous pendant vingt-quatre ans ! Et comme vous aviez dix-sept ans en quittant Venise, vous en aviez quarante et un à votre retour. Cela paraît incroyable. Plus personne ne part aussi longtemps, même les cosmonautes qui vont dans l’espace. Et personne n’a dû vous reconnaître lorsque vous êtes rentré.

Je comprends que ce temps vous était nécessaire pour découvrir les merveilles que vous décrivez. Surtout que vous pouviez décider de prendre la direction de votre choix, et même revenir sur vos pas si vous aviez manqué un endroit intéressant. Ainsi, vous avez pu rencontrer plein de gens et faire du commerce avec eux puisque, après tout, vous étiez venu pour ça.

L’année dernière, j’ai accompagné mes parents pour visiter l’Italie (Papa est né en Italie du Nord, comme vous). Mais c’était très différent. Tout avait été organisé par une agence. On est restés deux jours ici, puis deux jours-là, sans jamais avoir le temps d’explorer les coins les plus intéressants. Par exemple, on est passés à Rome, en ne voyant le Colisée que de l’extérieur. J’aurais tellement voulu y entrer, pour imaginer les arènes avec les gladiateurs, les lions, les pains qu’on jetait à la foule. Pareil à Naples : impossible d’aller sur le Vésuve ou à Pompéi, alors que j’aurais adoré. On a passé notre temps à faire nos valises, rouler et aussi chercher des restaurants !

Si je réussis plus tard à voyager, je suivrai votre exemple : je prendrai tout mon temps. D’autant que, moi aussi, je veux aller en Chine. J’en ai toujours eu envie. Tout a l’air si différent, là-bas. Sans compter que je raffole de la cuisine chinoise. Les gens font du kung-fu en haut des montagnes sacrées, et les forêts de bambous sont pleines de pandas géants. J’ai remarqué que vous n’en parliez pas dans votre livre. Pourtant, cela devait déjà exister à l’époque ?

Mais rassurez-vous, j’ai tout aimé de vos aventures. La fois où vous avez refusé de monter à bord des petits navires arabes qui vous auraient fait gagner beaucoup de temps. Ils étaient construits avec des bouts de ficelle et des clous en bois ! Sûr qu’ils auraient coulé à la moindre tempête. Du coup, vous avez fait des milliers de kilomètres supplémentaires, en ne traversant que des déserts et des hautes montagnes. J’ai vu des images des caravaniers sur cette merveilleuse route de la soie ; avec leurs chameaux et toutes les richesses qu’ils transportaient, et aussi les soldats pour les protéger des voleurs. J’ai aimé quand vous racontez ces voix que l’on entend dans le désert : ceux qui les écoutent sont entraînés dans la mauvaise direction, si loin qu’ils finissent par se perdre et mourir. Cela m’a rappelé les mésaventures d’Ulysse avec les Sirènes, dans l’Odyssée.

Vous avez passé le pays des rois mages, et vu le château des adorateurs du feu. Grâce à vous, j’ai compris l’histoire des cadeaux offerts à l’enfant Jésus : l’or, au cas où il aurait été roi, la myrrhe s’il était médecin, et l’encens s’il était un dieu. Après l’avoir vu, ils lui ont donné les trois ! Et en échange, ils ont reçu une boîte contenant le feu divin.

Vous avez vu des animaux incroyables. Des zébus avec leur drôle de bosse, des moutons gros comme des ânes, des porcs-épics capables, en agitant leur queue, de lancer leurs longues épines à distance et ainsi blesser ceux qui les attaquent ; des grues blanches et des grues noires ; des yaks couverts de leur longue fourrure foncée, hauts de deux mètres et longs de trois ; des chevrotains à grandes dents, ceux qui produisent le musc, dont on se sert pour faire des parfums et des médicaments ; ou encore les unicornes du beau pays de Myanmar.

Comme vos parents faisaient le commerce de bijoux, vous avez approché les mines de jade, de rubis et d’émeraudes, et celles d’où l’on tire ces magnifiques pierres que je ne connaissais pas : les lapis lazuli, bleues, parfois vertes, parsemées de paillettes d’or. Dans ces pays, même les vêtements sont cousus de soie et d’or.

À propos de vêtements, j’ai pas mal épaté mon père, quand je lui ai parlé de l’étrange tissu fabriqué par les habitants que vous avez croisés au sud de la Mongolie. Une étoffe fort précieuse selon vous, obtenue à partir d’une pierre extraite dans les montagnes. Une fois lavée de la terre qui l’enveloppe, puis séchée, la pierre se transforme en fibres que l’on peut étirer comme des fils de laine ou de coton. Mais le plus incroyable, c’est que si on jette le tissu ainsi fabriqué dans le feu, non seulement il ne brûle pas, mais en plus il devient tout blanc et propre, autant de fois qu’on le désire ! Papa travaille dans le bâtiment et il m’a expliqué qu’il s’agissait sans doute d’amiante. Selon lui, on trouvait encore des vêtements tissés en amiante au vingtième siècle, en Espagne. Les gens les appréciaient pour leur parfaite blancheur. Jusqu’à ce qu’ils découvrent que c’était très dangereux, car l’amiante est un poison pour nous ! J’espère que vous n’en aviez pas acheté.

Vous avez rencontré des savants, des marchands, des artisans, des seigneurs ; vous avez vu les fanatiques de la secte des Assassins, des Musulmans, des Bouddhistes, des Zoroastriens, des Chrétiens, ainsi que des sorciers chamans ; en Asie centrale, vous avez approché les grandes tribus nomades, éleveuses de chevaux « ailés », de chameaux et d’aigles chasseurs… Puis d’autres en Mongolie et en Chine, et avez été présenté à leur chef suprême, Kubilaï Khan, empereur de Chine, et petit-fils du terrible Gengis Khan. Il vous a accueilli dans son palais d’été, aux murs de marbre ornés de peintures dorées. Puis, vous l’avez suivi jusque dans la ville impériale, Pékin, qui s’appelait alors Khanbalik, la ville du Khan. Là, un autre palais, à la toiture plaquée d’or et d’argent, où il vous a reçu à plusieurs reprises. Il fallait que ce soit une belle rencontre, pour que vous séjourniez dix-sept ans en Chine, en effectuant de nombreuses missions à son service, y compris celle d’escorter une princesse jusqu’en Perse, sur votre chemin de retour vers Venise.

Qui, désormais, accomplit encore de telles choses ? Pourquoi cela semble-t-il plus difficile de nos jours qu’à votre époque ?

J’ai découvert que votre récit, une fois publié, a inspiré de grands voyageurs, dont Christophe Colomb. Leur désir de poursuivre vos aventures, je le partage aujourd’hui, même si je suis encore trop jeune pour entreprendre un si long périple.

 

Je vais profiter de ce temps pour découvrir d’autres carnets de voyage, à commencer par ceux d’une grande dame : Alexandra David-Neel. En plus d’être une féministe et une exploratrice intrépide, elle s’exerçait à l’écriture, au chant, au journalisme… Elle avait tant à accomplir, qu’elle a vécu jusqu’à 101 ans ! Preuve, s’il en fallait, que les femmes aussi savent être exceptionnelles.

 

Elle, c’est en lisant Jules Verne, qu’elle a choisi sa vie.

Alors, moi aussi je réaliserai mon rêve, et je deviendrai à mon tour une femme exceptionnelle !

 

Avec mes sentiments admiratifs et dévoués,

Loretta Ricci

 

 

Attention : le destinataire de la semaine prochaine a 4 pattes et est couvert de poils !!??  

 

Publié le 27/03/2022
Bonjour tristesse, and God bless America

Lorsque je lis les rapports de L214 sur la maltraitance animale en France, il y a de quoi être bouleversé par la complicité, considérable, des services vétérinaires sans laquelle nombre des horreurs commises seraient impossibles.

Il s’agit, une fois encore, de l’importante question de ceux qui détiennent le pouvoir et la légitimité publique, et de la façon dont ils s’en servent ou au service de qui ils s’en servent.

 

Les « représentants de l’ordre » (quel que soit cet ordre) peuvent-ils ou non accomplir les plus basse besognes lorsque celles-ci servent des intérêts privés plutôt que publics, des minorités plutôt que l’humanité ? Si la question se pose, c’est que les exemples ne manquent pas dans notre propre histoire.

Mais la chronique d’aujourd’hui concerne les États-Unis.

 

Cet immense pays a la chance (mais aussi la responsabilité devant le monde entier) de posséder d’immenses terres sauvages, des réserves, des parcs nationaux… Les terres « libres » (sauvages) fondent pourtant comme neige au soleil, du fait de l’expansion des activités humaines. Aussi, l'idée de créer des Parcs nationaux protégés s’est imposée. Avec un objectif : celui de sauvegarder au mieux la flore et la faune sauvages vivant sur les territoires désignés.

Des « représentants de l’ordre » ont été nommés pour garantir cet objectif. Missions d’information, de formation, de surveillance, d’intervention et d’interpellation en cas de violation des règles de protection. Dans de nombreux pays, ils portent le nom de Rangers. À l’instar des vétérinaires, le public leur est en général reconnaissant et respectueux pour l’aide qu’ils apportent à la faune (dans leur cas, exclusivement sauvage).

 

Aux États-Unis, ces unités sont regroupées sous le nom de Wildlife Services, et placées sous la responsabilité du département de l'Agriculture (à la façon chez nous des garde-forestiers, de l’ONF).

Mais, au fil du temps, les missions menées par les officiers des Wildlife Services ont beaucoup dévié de leur objectif initial, pour finir par se dévoyer complètement. Les rangers ne travaillent plus à la protection de la nature, mais bien davantage pour les éleveurs privés, les aéroports, les sociétés de transport et de tourisme. Tous ceux qui veulent encore empiéter sur les maigres territoires accordés à la faune sauvage, s’empiffrer des miettes qui lui ont été laissées.

 

La preuve en chiffres ? La voici : 1.75 millions d’animaux sauvages ont été abattus par les gardes des Wildlife Services au cours de la seule année dernière !

Cela représente 4 800 animaux tués… chaque jour !

 

Une tuerie organisée à grande échelle, avec la bénédiction du département de l’Agriculture (et pour cause). En plus de l’éternel argument (préféré des chasseurs) de l’indispensable gestion de « l’équilibre des espèces », cette boucherie aurait également une visée sanitaire pour le public (c’est l’information qui lui est d’ailleurs donnée, et dont il semble se satisfaire)

L’ennui, c’est que si l’on trouve parmi les espèces particulièrement visées, certaines parfois envahissantes comme les porcs sauvages ou les ragondins, on découvre que parmi les victimes de cet énorme tableau de chasse figurent par milliers des hiboux, des tortues, des tatous, des porcs-épics des colombes et, pour les plus gros spécimens : ours noirs, loutres, renards, loups gris… sans compter les serpents, les coyotes, les cormorans, les alligators…

Alors même que les Wildlife Services affirment sans sourciller vouloir « protéger les écosystèmes », il est clair que l’effacement programmé ou même simplement la diminution de plusieurs des espèces visées ne pourra qu’à moyen et long terme déséquilibrer voire entraîner la disparition de ces mêmes écosystèmes.

 

Les États-Unis ont pourtant, dans leur histoire récente, la marque indélébile de leur monstrueuse gestion des réserves… celles où avaient été parqués les peuples autochtones dont l’effacement a lui aussi été programmé et organisé au service d’intérêts privés et grâce à une indifférence générale.

En ce temps-là, les « représentants de l’ordre » ne portaient pas des tuniques vertes, mais bleues. Mais qu’importent les couleurs pour ceux qui ne voient le monde qu’en mode monochrome.

Publié le 27/03/2022
« Lettre Imaginaire » -2 Mamadou écrit à Pasteur

Voici, comme promis, la deuxième des lettres (écrite en plein cœur de la « crise » Covid) qui constitueront peut-être un jour le recueil des Lettres Imaginaires. Si vous n’avez pas lu la première, celle que la jeune Anne Bonnet adresse au Facteur Cheval, il n’est pas trop tard. Elle figure un peu plus bas (chronique du 14/03) et la présentation du projet apparaît dans la rubrique encore précédente (toujours du 14/03).

 

 

Le meilleur médecin est la nature :

elle guérit les trois quarts des maladies

et ne dit jamais de mal de ses confrères.

Louis Pasteur

 

Monsieur le docteur Pasteur,

 

Papa m’a aidé à trouver votre adresse à Paris, rue du Docteur Roux, et j’ai ajouté votre nom sur l’enveloppe. J’espère que quelqu’un voudra bien vous donner ma lettre, car c’est important.

 

J’ai lu dans un livre, à l’école, que vous aviez sauvé des tas de gens contre les épidémies et même contre des chiens ou des renards qui les mordaient. Alors, je sais que vous êtes vieux et sûrement à la retraite, mais c’est vraiment important que vous veniez aider les autres savants à cause d’une nouvelle épidémie. Elle s’appelle « le coronavirus ». Mais vous êtes forcément au courant, vu qu’ils ne parlent plus que de ça à la télé et partout.

Il y a plein de gens qui meurent et d’autres qui restent enfermés chez eux. C’est le cas de mon pépé et de ma mémé. Je n’ai plus le droit d’aller les voir. Et je sais qu’ils sont tout seuls. Ce sont des personnes très gentilles, il faut que vous les aidiez en inventant un nouveau médicament. À la télé, ils disent un vaccin, mais c’est pareil. Seulement, ils disent aussi que ça va être long avant que le vaccin il fonctionne. Il ne faut pas que ce soit trop tard, sinon Pépé et Mémé risquent de mourir.

 

Avant, tous les dimanches, on allait chez eux, avec mes parents et ma sœur Aya. Je faisais une partie de dames avec Pépé. Il est plus fort que moi, mais je sais bien que des fois il me laissait gagner exprès.

Chaque mercredi après-midi, il me lisait un passage du Coran et après on devait en parler ensemble, pour voir si j’avais bien compris. Cela me plaisait moins que nos parties de dames, mais maintenant ça me manque. Il dit qu’il faut être gentil avec tout le monde et traiter les gens comme notre propre famille. Mémé, elle, a la manie de me serrer contre elle et des fois j’étouffe, et puis elle me décoiffe tout le temps avec sa main. Pareil, je croyais que j’aimais pas ça, mais aujourd’hui je voudrais qu’elle me serre encore fort contre elle. Seulement, on n’a pas le droit. Il paraît même qu’on peut aller en prison.

 

Et puis, il y a les masques. Au début, j’ai trouvé ça rigolo. J’ai demandé à maman de m’en coudre un en noir, comme celui de Zorro, sauf qu’au lieu de cacher les yeux, il cache ma bouche et mon nez. J’aurais voulu me battre à l’épée contre le virus. L’ennui, c’est qu’il est trop petit. On ne peut pas le voir, sauf au microscope, et je n’en ai pas. Et je n’ai pas non plus d’épée.

Maintenant, ce n’est plus drôle. Tout le monde a un masque. Je trouve que ça fait peur. Plus personne ne sourit et les gens ont des regards bizarres. Je crois que j’ai peur et que tout le monde a peur. C’est pour ça qu’on ne parle plus que de cette épidémie partout.

 

Je sais que le virus est beaucoup plus petit qu’un chien ou un renard, mais vous avez des microscopes, et tout le monde dit que vous êtes un savant très intelligent. Alors, je vous en supplie, arrêtez votre retraite, s’il vous plaît, et venez nous aider. Vous pourrez bien vous reposer après que vous aurez trouvé le nouveau médicament.

D’ailleurs, ce serait bien que ce ne soit pas des piqûres, comme ils montrent à la télé. Les piqûres, ça fait mal, et je n’aime pas ça. Ce serait mieux un médicament à boire. J’aime beaucoup le goût anis ou citron. Comme ça, si vous inventez un vaccin à l’anis ou au citron, je saurai que vous avez lu ma lettre.

 

Merci monsieur le docteur Pasteur, au nom de toute ma famille, et que Dieu vous protège.

 

Mamadou

 

Rendez-vous la semaine prochaine avec la Lettre imaginaire de la jeune Loretta Ricci à... Marco Polo  

Publié le 21/03/2022
Bon... 500ème anniversaire !

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ».

 

Ce célèbre vers est extrait du recueil "Les Regrets" paru en 1558.

Son auteur, Joachim du Bellay, avait alors 36 ans.

 

Le grand poète est, avec Molière, mis à l'honneur lors de l'actuelle Semaine de la langue française et de la francophonie.

Une bonne raison à cela ? Ils sont nés tous les deux en 1522, il y a très exactement 500 ans !

Mais ces cinq siècles ne sont qu'une broutille sur l'échelle du temps, pour nos deux auteurs à jamais inscrits au panthéon des Immortels de la littérature française.   

Publié le 20/03/2022
Erratum

Dans ma rubrique du 28 février dernier, je mentionnais Poutine et surtout Tolstoï pour son phénoménal roman : « Xxxxxx (Mot interdit par la censure russe) et Paix ».

Il aurait en fait fallu citer cette œuvre sous son nouveau nom : Opération militaire spéciale et Paix.

 

Et s’il devait m’arriver d’évoquer les ouvrages de Dalton Trumbo, ce sera pour parler de Johnny s'en va-t-en opération militaire  spéciale ; Albert Londres et… La grande opération militaire spéciale ;  Les Carnets d’Opération militaire spéciale de Louis Barthas ou ceux d’Ernst Jünger. Sans oublier les fameux Commentaires sur l'opération militaire spéciale des Gaules de Jules César, si chère aux latinistes.

Sait-on jamais ?  

Publié le 16/03/2022
LETTRE IMAGINAIRE -1

Voici, comme promis, la première des « Lettres Imaginaires ». La jeune Anne Bonnet s'adresse au Facteur Cheval.

 

En créant ce rocher, j'ai voulu prouver

ce que peut la volonté.

Où le songe devient réalité.

Le travail fut ma seule gloire,

l'honneur mon seul bonheur.

J. F. Cheval

 

Monsieur le facteur Cheval,

 

C’est une chance pour moi que vous exerciez le métier de facteur, puisque vous n’habitez plus votre beau palais, désormais élevé au rang de musée et même de monument historique. J’ai ainsi bon espoir que vos collègues sauront vous délivrer ma lettre. En effet, à part votre nom, je ne sais quelle indication porter sur l’enveloppe.

 

Je tenais beaucoup à vous écrire pour vous raconter ma rencontre avec votre renommée. J’habite la Drôme, dans l’une des petites villes où vous avez-vous-même exercé. Tout le monde ici connaît votre Maison du rêve (c’est comme cela que j’ai baptisé votre « Palais Idéal »). Plein de gens l’ont visitée. Pas moi. Pas encore. Si je me suis intéressée à vous, c’est à cause de votre nom : « Facteur Cheval ». La première fois que je l’ai entendu, je n’en croyais pas mes oreilles. Je vous ai tout de suite imaginé en Centaure, créature fabuleuse, mi-homme, mi-cheval, tout droit issue de la mythologie. Vous étiez fièrement dressé sur vos quatre pattes, arborant la casquette de votre uniforme, votre visage barré d’une épaisse moustache brune, et vos flancs robustes parés de larges sacoches.

 

Quelle heureuse chose, me suis-je dit, d’être en partie cheval pour un facteur ! Certes, j’ai pensé que vous deviez être plus habile pour le trot que pour le tri, mais cette belle bizarrerie de la nature n’en faisait pas moins de vous le facteur le plus rapide de tout l’univers !

 

Quel don des dieux, à n’en pas douter, d’accomplir votre tournée au galop et garder ainsi du temps pour profiter des beaux paysages de notre région, vous désaltérer dans les eaux fraîches de l’Oron et du Dolon, chevaucher à travers prés, rêvasser au passage des péniches sur le Rhône…

 

Dès lors, mon imagination ne s’est pas limitée à votre profession. Pensez un peu au fromager-Corbeau, à moins que Monsieur de La Fontaine ne le préfère Renard ; au pêcheur-Lombric ou au voleur-Pie. Certaines professions seraient favorisées à se voir ainsi « abêties », physiquement parlant. Médicales, avec l’infirmière-Moustique, reine des piqûres, et sa consœur Mme Sangsue, championne des prises de sang ; sans oublier le mystérieux anesthésiste-Tsé-Tsé. Mais aussi les sportifs : le boxeur-Kangourou serait imbattable sur le ring, de même que son collègue le catcheur-Anguille. Plus besoin d’uniforme pour le policier-Hirondelle, ni pour le curé-Coccinelle, gagnant en gaieté avec les couleurs d’une bête à bon dieu. Quant au banquier-Écureuil, il n’hésiterait plus à financer les travaux de l’ingénieur-Castor.

 

Imaginez du coup, Monsieur Cheval, ma déception en apprenant que vous ne deviez vos apparentes origines équines qu’à votre patronyme ; que vous n’étiez, en fin de compte, qu’un facteur « comme les autres ». Adieu, mon beau bestiaire professionnel, même s’il m’arrive encore souvent de guetter d’autres noms ainsi « apparentés » aux métiers qu’exercent ceux qui en sont affublés. J’ai, par exemple, beaucoup observé (à son insu) Monsieur Merlan, le coiffeur de Papa. Il a une très étrange façon de bâiller quand, le museau collé à sa vitrine, il se lasse d’attendre des clients. Ne dirait-on pas un poisson dans un bocal ?

 

J’ai raconté cette histoire à ma mère. Consciente de ma déception, elle m’a rapporté hier un petit livret destiné aux touristes. Votre Palais Idéal y est exposé. Je suis restée bouche bée devant les photos, et j’ai lu deux fois le texte de présentation. En réalité, vous êtes loin d’être « un facteur comme les autres ». C’est évident. Même si ce fait ne doit rien à votre patronyme. Quoi qu’il en soit, en découvrant votre véritable histoire, mon imagination est bel et bien repartie… au galop !

 

J’ai compris que chaque pierre transportée dans votre vieille brouette, du plus gros rocher au plus petit caillou, raconte un rêve. Ce sont par conséquent des milliers de rêves sur lesquels se dresse votre étonnant palais. Des rêves conçus en feuilletant les magazines, et en lisant les gazettes et les cartes postales que vous aviez la charge de délivrer à leurs destinataires. Vous avez fait de vos tournées mornes et répétitives de lointains voyages émaillés d’exotisme et d’aventures. J’ai compris aussi qu’il vous fallait graver ces rêves dans la pierre, comme autant de souvenirs pour agrémenter vos vieux jours, ou pour partager vos expériences de grand voyageur avec tous ceux qui, rendus exprès à Hauterives, franchissent le seuil de votre demeure, justement unique au monde.

 

À ce propos, et comme vous le savez mieux que personne, Hauterives n’est qu’à quelques kilomètres de Saint Rambert d’Albon. Maman m’a promis qu’après-demain (samedi), Papa et elle m’emmèneront visiter votre beau Palais.

 

Sachez-le, et quoi qu’en dise le livret à votre sujet, j’ai bon espoir de vous y rencontrer… pour de vrai.

 

Votre dévouée,

Anne Bonnet

9, rue de la Poste  Saint Rambert d’Albon

 

 

La Lettre Imaginaire de la semaine prochaine sera celle du jeune Mamadou, adressée à Louis Pasteur.

 

Si, au fil de leur lecture, vous aimez ces textes, n’hésitez pas, à la façon de ce cher Facteur Cheval, à les distribuer et les faire connaître autour de vous. Tous les rêves se partagent.

Publié le 14/03/2022
« Les Lettres Imaginaires »

Les chroniques que vous découvrez ici, dont les premières remontent déjà à 2015, sont conçues selon l’actualité, comme autant de « billets d’humeur ». Elles traitent essentiellement de sujets littéraires, animaliers, environnementaux, de voyage, ou sociétaux… sachant qu’au cours de ces deux dernières années, certaines questions ont pris le pas sur d’autres, suivant précisément en cela l’actualité. Moins de voyages, moins de publications… plus de Covid et de guerres. Elles revêtent dès lors une gravité plus fréquente que je ne le voudrais.

Afin de « compenser » cet état de fait, je prévois de publier ici, chaque semaine (dans la mesure du possible), un texte de ma composition qui emprunte davantage à la poésie et au rêve. Il s’agit de textes courts, composant un projet intitulé « Les Lettres Imaginaires » qui, s’il devait un jour être édité, le serait certainement sous forme de recueil.

 

L’idée de ce recueil se nourrit du rêve que nous avons tous fait, jeunes ou vieux, de rencontrer un personnage extraordinaire, admiré, respecté, auquel nous aurions mille questions à poser.

Rien à voir avec l’acte confus, hystérique, fétichiste, qui consiste à réclamer une signature sur un bout de papier ou à effleurer du bout des doigts le tissu d’un vêtement de l’être tant admiré. Mais bien plutôt une authentique rencontre, pour accéder non pas à l’enveloppe mais au cœur du talent et découvrir ainsi des trésors de connaissance.

De qui s’agit-il ? Un homme, une femme ? Mort, vivant ? Réel, fictif ? Qu’importe, c’est un rêve, et par conséquent : « tout est permis ».

Un rêve où il devient possible de naviguer avec Tabarly ou Cartier, gravir l’Everest avec Tensing Norgay, plonger avec Cousteau ; venir en aide à Mère Teresa ; escorter Dian Fossey pour la protéger ; visiter la Porte des lilas avec Brassens, le Grand Nord avec Jack London, l’Amazonie avec le chef Raoni ; marcher main dans la main avec Martin Luther King, Olympe de Gouges ou Mandela ; jouer au piano avec Chopin ou Rubinstein, et de l’harmonica avec Milteau ; interroger Napoléon sur sa manie de glisser ainsi sa main dans son gilet ; déjeuner à la table de l’Empereur de Chine au sein de la Cité interdite ; expliquer à Dark Vador qu’il n’est pas notre père ; prendre des cours particuliers avec Einstein ; dialoguer avec Spinoza, Hugo, Confucius, Gandhi ; manger avec des baguettes en compagnie d’Harry Potter ; chanter avec Gainsbourg ou Maria Callas…

En quoi ces personnes sont-elles si singulières ? Leur formidable talent ? Pas seulement. C’est aussi le « fait des circonstances » : leur chemin de vie, les épreuves qu’elles ont dû affronter et leur façon de les surmonter. Les talents forgent les destins, mais seules les épreuves traversées les rendent uniques.

 

Notre désir d’apprendre auprès d’êtres qui nous inspirent nous renvoie à notre condition d’enfant, d’élève, de disciple. L’abandon de nos certitudes d’adultes et, pourquoi pas, d’une grande part de rationalité. C’est en tout cas le parti pris des correspondances imaginées, réalisées par le truchement de jeunes anonymes qui, en dehors de toute vraisemblance, prennent l’initiative de parler vrai.

Leurs textes se fondent sur deux intuitions :

- il est souvent plus important de poser une question que d’en obtenir la réponse. Formuler nos interrogations par écrit est un acte comparable à celui de matérialiser nos rêves sur le papier, à notre réveil, afin de ne pas les oublier et pouvoir les reprendre de temps en temps pour y travailler.

- il subsiste en chaque adulte un enfant qu’étouffent les questions restées sans réponses. Et en chaque enfant s’anime l’homme ou la femme en devenir, que le « fait des circonstances » rendra peut-être exceptionnel(le) aux yeux de l’humanité.

C’est pourquoi il serait vain d’attribuer un âge précis à ces jeunes auteurs, dont le ton prend parfois des inflexions adultes. De même que ce qu’il adviendra de leurs courriers ne doit pas nous inquiéter. Ceux-ci resteront, selon toute évidence, lettres mortes, sauf à privilégier la lecture du cœur à celle de la raison. Ils ne sont rien de plus qu’un heureux moyen d’expression, affranchi des frontières du temps et de l’espace...

… des prières qu’emportent les bouteilles jetées à la mer.

 

La première de ces lettres est publiée aujourd’hui, dans sa propre rubrique (qui suit). Elle est adressée au Facteur Cheval.

Publié le 14/03/2022

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