Liberté de conscience, liberté d’expression. Un nécessaire débat.

Depuis le terrible assassinat du professeur Samuel Paty, il y a deux semaines, de nombreux débats se sont ouverts de façon spontanée et nécessaire. Nécessaire car la qualité de ces échanges, menés dans une visée pédagogique (comme l’entendait M. Paty), est le seul moyen d’à la fois éviter que de tels actes se reproduisent, mais aussi que d’autres systèmes de pensées, soutenus par des interprétations à l’emporte-pièce et des idées aussi sectaires que l’est le fanatisme religieux, ne conduisent à leur tour à la haine et au rejet.

 

Il n’est pas étonnant que ce soit un professeur qui ait été visé, car aujourd’hui, encore plus qu’hier, l’enseignement ou, d’une manière plus large, l’éducation, s’avère la clé de voûte de notre République.

 

Retenons aussi qu’il s’agit d’un acte de décapitation, qui ne doit rien non plus au hasard, tout au plus à une expression forte de l’inconscient. Trancher la tête, c’est couper l’esprit ; les pensées et les idées ; l’intelligence et la connaissance. C’est viser ce lieu « supérieur » (pour les Occidentaux), fait de chair rose et de cellules grises, où siègent la raison, les sentiments et les émotions. Décapiter, c’est un peu comme tuer deux fois, en s’assurant que cet esprit ainsi sauvagement « déconnecté » ne pourra renaître sous quelque forme que ce soit.

 

Deux semaines se sont écoulées. Le temps, sans doute encore insuffisant, qu’il faut pour sortir de la sidération dans laquelle nous plonge une telle barbarie. La pause indispensable pour échapper à l’emprise des émotions. Le silence crucial pour nous permettre d’analyser plus calmement un événement dont la gravité se mesure à l’aune de la détresse dans laquelle chacun de nous s’est senti brutalement plongé.

Sans ce temps nécessaire à l’introspection, à la « digestion » d’une matière aussi amère, nos commentaires pourraient bien n’être qu’éructations incontrôlées.

 

Car nous sommes d’accord, je l’ai déjà dit plus haut : la ou les questions que soulève cet attentat doivent absolument être débattues, si possible publiquement. Le lieu du drame étant une école, on en a conclu à l’impérieuse nécessité d’un échange avec l’ensemble des élèves de France, à l’urgence de les aider à gérer ce trauma psychologique. Oui. Mais sont-ils les seuls concernés ? Sommes-nous si certains du savoir et de la sagesse que revêt notre statut « d’adultes », pour être en mesure de parfaitement comprendre ce qui s’est passé – ce qui se passe et se passera sans doute encore – et d’ainsi parfaitement répondre à leurs attentes et interrogations ?

 

À entendre les chroniqueurs qui se relaient à longueur de journées sur tous les plateaux de télévision, il est hélas permis d’en douter. Des adultes, justement, spécialistes du traitement de l’information, sous toutes ses formes et de toute nature, qui ont déjà jugé l’affaire, sans même prendre le temps de l’instruire. Autour des tables et devant les caméras, chacun y va de ses théories fumeuses, de ses bons mots, de ses charges contre le camp politique adverse. Il s’agit, au-delà du seul meurtrier, d’identifier les « vrais » coupables, de blâmer le gouvernement, la police, la justice ; pointer du doigt les institutions, toutes mises dans le même sac et, surtout, refaire surgir le bon vieux démon de l’immigration, le « marronnier » médiatique qu’est désormais l’invasion de ces étrangers forcément mal intentionnés à l’égard du pays qui les accueille.

Amalgames, contre-vérités, chiffres invérifiés s’accumulent sans la moindre vergogne. Il en va de cet attentat comme de la crise sanitaire. Il s’agit de faire du sensationnel en traitant du sensationnel ! C’est qu’il faut bien l’occuper, le temps de parole, quand on n’a rien à dire. Cette « Fast information » est au moins aussi indigeste (et dangereuse pour la santé) que la « Fast food » qui nous est proposée à chaque coin de rue.

Non seulement elle ne nous apprend rien, mais en plus elle prend sur un temps bien plus précieux, celui réservé à l’expression de la douleur et du chagrin.

Son seul mérite est de révéler les confusions qui entachent les différents exposés. Là où l’on mêle, sans trop de distinguo : laïcité et opposition à l’idée religieuse, liberté de pensée et liberté d’expression, droit au respect et devoir de respect, etc. Mais, ce qui est plus inquiétant encore, c’est l’évidente radicalisation du discours, la facilité et la tentation de conclure à « la tolérance zéro ». Il suffit d’assimiler tolérance et lâcheté, et le tour est joué. On joue avec les mots pour vider les idées de leur sens et suggérer une nouvelle forme de société : intolérante et radicale.

N’est-il pas étonnant de voir ainsi, sous nos yeux, se rejoindre dans un même élan, dans une même dialectique, les agresseurs de la République et ceux qui les condamnent ?

 

Qu’il n’y ait pas de malentendus : le débat d’idées est plus que jamais nécessaire, à la fois pour nous aider à mettre au jour les possibles contradictions qui subsistent aux fondements même de notre conception de la République, et donc tenter d'y remédier, et pour soutenir l’indispensable mission pédagogique, éducative, à entreprendre si l’on désire vraiment œuvrer pour une société plus tolérante et pacifiée.

 

Voici quelques éléments de réflexion que je me permets de suggérer en ce sens.

 

1) La France d’aujourd’hui n’est plus celle de la révolution de 1789, ni celle de Jules Ferry ou de la loi de 1905. L’émigration, la mondialisation, la libre circulation des hommes et des idées (laissons ici celle des produits aux économistes) sont passées par-là. La communauté française n’est plus simplement partagée entre laïcs et chrétiens, conservateurs et progressistes… Elle se compose d’une large variété de cultures, de religions, de modes de vie et de pensée… qui fonde une diversité de morales bien plus large qu’il y a un siècle, et rend la mission des enseignants nettement plus complexe.

En d’autres mots, à la naissance de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen en 1789, comme lors de celle de la loi de 1882, avec Jules Ferry, et enfin la loi de 1905 relative à la Séparation des Églises et de l’État, avec Ferdinand Buisson, la morale française était faite d’un bloc quasi-homogène, car très majoritairement chrétienne.

Le combat alors mené pour la République, était avant tout un combat d’émancipation. Le combat des Lumières contre le Droit divin et contre les inégalités que le pouvoir donné aux religions autorisait. La loi de 1882 a mis l’enseignement au service de cette nouvelle République, en substituant à l’instruction morale et religieuse, l’instruction morale et civique.

Dès lors, l’école publique n’était plus au service de la religion, mais de la République. La loi de 1905 le précise dès son article 1er : une République qui assure une liberté de conscience, et qui garantit aussi le libre exercice des cultes dans les limites de l’intérêt de l’ordre public.

Fait notable à propos de la laïcité imposée par la loi de 1905, la déclaration du parlementaire Ferdinand Buisson : « Il s’agit de faire de l’œuvre de laïcité de l’État non un acte de combat ou un instrument de vengeance, mais au contraire un acte de pacification sociale ». Remarquable intelligence ou étonnante intuition ?

 

Il n’empêche, des bases essentielles sont désormais posées :

- séparation des Églises et de l’État

- laïcité de l’enseignement

- liberté de conscience.

Il est par conséquent admis qu’il peut y avoir morale sans religion, la première ne dépendant pas nécessairement de la seconde.

 

2) Mais de quelle « morale » parle-t-on ?

La religion ne s’encombre pas d’incertitude, d’indécision. Elle est précisément là pour nous apprendre à distinguer le vrai du faux, le bien du mal, selon ses propres conceptions du monde et des lois divines qui le régissent.

En revanche, comment l’enseignement laïc s’arrange-t-il de ces mêmes notions ? Il ne peut pourtant s’y soustraire, sauf à se limiter à transmettre aux élèves de l’information « nue », des faits, historiques et contemporains, déconnectés des valeurs qui les ont portés. Cela est peut-être concevable dans le cadre d’un enseignement purement scientifique, mais s’avère plus délicat lorsqu’il s’agit d’histoire ou de philosophie et, a fortiori, d’enseignement moral et civique.

 

La question légitime est donc de définir la « morale », en tout cas une morale républicaine. Je suis tenté de proposer cette acception :

« Un ensemble de règles communes à respecter et pratiquer au quotidien, précisant les relations dialectiques entre devoirs et droits, famille et société, vie privée et vie publique. »

 

Il s’agit de nos valeurs sociales, nos principes, à commencer par ceux inscrits dans la constitution de 1958 : Liberté, Égalité, Fraternité, et de toute valeur commune, indépendante des religions sans leur être nécessairement contraire. Des valeurs qui composent un système (République) garant des libertés et du respect de chacun.

Système de santé, de retraite, parité homme-femme, droit à disposer de son corps, abolition des préjugés raciaux, sexistes, meilleur partage des richesses, liberté de pensée, d’expression, etc. Ce ne sont pas les sujets qui manquent pour alimenter les débats autour de ce qui est « juste » ou non, « admissible » ou non au sein d’une République ainsi souhaitée pacifique et universelle.

Mais ne nous y trompons pas : les chausse-trappes restent nombreuses. Moins dans le registre de l’Égalité et de la Fraternité (car très peu considérés aujourd’hui. Cf mon billet du 4 octobre dernier, à propos des bracelets électroniques en Chine) que de la Liberté !

 

3) Ainsi, au cœur du débat actuel, cette confusion entre « liberté de penser (de conscience) » et « liberté d’expression ».

Il est un fait que la liberté d’expression est posée dès 1789, dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen :

« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme, tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

Pour autant, la fin de l’énoncé a son importance : « …sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Ainsi, la liberté d’expression n’est pas totale : elle est soumise à une législation qui, notamment, veille à empêcher les propos diffamatoires, racistes, sexistes, etc. Pas d’incitation au terrorisme, mais ni non plus de propos haineux du fait des origines, de l’orientation sexuelle, de la religion. L’esprit de la loi est bien ici républicain : veiller aux libertés et au respect de chacun.

 

De ce fait, la morale se voit réglementée. Nous ne sommes plus contraints de pénétrer l’esprit de la morale selon les valeurs qu’elle véhicule, mais simplement de nous assurer qu’elles sont « autorisées » ou non par la loi. Les « légistes » se sont substitués aux religieux pour préciser ces limites.

Une difficulté supplémentaire dans un processus d’éducation qui ne veut justement pas s’abstraire du débat sur les valeurs.

 

4) La question du blasphème entre dans le périmètre de celle sur la liberté d’expression.

Les défenseurs à tout crin de la liberté d’expression et, bien sûr, de la laïcité, rejettent tout simplement l’idée même de blasphème.

Pourtant, une majorité de pays (y compris occidentaux) reconnaissent le blasphème, et le condamnent (sans pour autant nécessairement exiger la mort du blasphémateur). Alors, comment s’entendre là-dessus ? Est-il permis ou non de considérer que la caricature d’un symbole religieux est une offense faite aux valeurs de celui qui croit profondément en ce symbole ? Où commence et où s’arrête le respect de l’autre, tel que le requiert l’esprit de la loi évoqué plus haut ?

 

Qu’un croyant ne puisse m’imposer sa religion et les symboles qui l’accompagnent va en effet dans le sens de la garantie de mes libertés et du respect auquel j’ai droit. Mais me moquer des idées de ce croyant est-il ou non un acte irrespectueux envers celui-ci ? Il me semble que cette question mériterait d’être débattue, plutôt que si vite tranchée au seul nom d’une totale et entière liberté d’expression (précisément non reconnue dans la Déclaration des droits de l’Homme, cf. plus haut).

 

5) Peut-on vraiment rire et se moquer de tout ?

Là encore, il est tentant de répondre vite et de façon tranchée. Il serait pourtant utile, au préalable, de distinguer le raisonnement théorique et ce que nous apprend la réalité. Notre société s’est extraordinairement complexifiée, diversifiée, sur le plan aussi des idées. Or, sommes-nous tous égaux devant l’appréhension de ces idées ? Pouvons-nous nier les écarts qui subsistent en matière d’éducation ? Les influences culturelle, géographique, économique… ne devraient-elles pas être prises en compte, non pas pour générer des exceptions, mais pour améliorer le dialogue éducatif avec les communautés concernées ? Des écarts, et donc nécessairement des lacunes, qui nourrissent encore et toujours l’intolérance.

Intolérance de celui qui condamne au nom de ses croyances, intolérance de celui qui se moque au nom de sa supposée supériorité intellectuelle ou de sa plus grande culture. Les deux ne se rejoignent-ils pas au bout du compte ? Tout système de pensée qui aboutit à blesser l’autre plutôt que de lui témoigner du respect est par nature vicié. Et si une idée n’apparaît pas respectable à nos yeux, elle ne devrait être combattue que par un système éducatif solide et éprouvé.

 

Les défenseurs d’une complète liberté d’expression usent fréquemment de l’argument suivant : « Nul n’est contraint de lire ou d’écouter un propos qui le dérange. Autrement dit : rien ne vous oblige à acheter Charlie Hebdo si vous ne supportez pas la vue d’une caricature ! C’est aussi cela la liberté ! ».

Cet argument est pourtant difficilement recevable. À quoi servirait un pamphlet s’il ne devait être lu que par ceux qui partagent les opinions de son auteur ? Pourquoi lancer des provocations si elles ne doivent pas être entendues ? Cela n’a aucun sens, sinon, une fois de plus, celui de la fermeture suggérée : la « fin de la discussion ».

 

N’est-ce pas de cela dont Samuel Paty aurait voulu continué à débattre avec ses élèves ?

Confronté à des classes composées d’individualités dont les valeurs s’opposent parfois, il ne pouvait qu’être désireux de leur offrir un espace où il leur serait loisible de s’exprimer librement, dans la limite du respect de l’autre. Favoriser leur écoute, souligner leurs oppositions autant que leurs points d’accord ; les amener à justifier, argumenter leurs points de vue et, surtout, les habituer à s’interroger sur eux-mêmes, autant que sur leurs camarades, de façon à mettre au jour les fondements de leur esprit, tout ceci selon le principe même de la maïeutique déjà défendue il y a des siècles par Socrate.

Réussir à faire de sa classe un lieu libre de discussion était probablement le vœu le plus cher de ce professeur. Un pari de toute évidence audacieux, quand les familles, et même les institutions ne suivent que frileusement.

 

L’éducation est une fonction qui ne peut aller qu’en se complexifiant, suivant en cela l’évolution des problématiques sociales. Elle reste notre meilleure arme pour lutter contre l’intolérance et les incivilités. Plus que jamais, elle mérite nos efforts et notre attention. Nous avons appris en Occident que « La nature a horreur du vide » et, en Orient, le difficile et délicat équilibre entre vide et plein. Chaque lieu privé d’éducation, vidé de sa lumière, est une invitation pour l’obscurantisme et ses deux filles, intolérance et violence, à s’y installer.

Publié le 03/11/2020
Deux beaux projets annulés

Les organisateurs et moi-même avons espéré jusqu'au bout. Pourtant, confinement oblige, les deux évènements auxquels j'étais invité en ce mois de novembre se voient de fait annulés.

Point de conférence sur la Grande Muraille à St Brieuc. Pas davantage de festival "36 Quai des Cévennes" au Vigan.

 

Les auteurs aussi retiendront 2020 comme une annus horribilis. Sans que quiconque nous vienne en aide, contrairement aux vagues promesses faites en avril dernier.

Il ne reste plus qu'à mettre ce confinement forcé au service de la création, dans l'espoir de jours meilleurs.

 

Force et courage à tous. 

Publié le 30/10/2020
Robert Louis Stevenson, Jacques Brel. Deux auteurs, deux parcours atypiques pas si éloignés.

Que pourraient avoir en commun Robert Louis Stevenson, décédé en 1894, et Jacques Brel, né en 1929 ? L’un est Ecossais, anglophone ; l’autre est Belge, francophone. Le premier a vécu au 19è siècle ; le second un siècle plus tard. Stevenson s’est fait connaître en tant qu’écrivain ; Brel en tant qu’auteur-compositeur et interprète (y compris au cinéma).

Et pourtant…

 

En plus d’être rêveurs devant l’Éternel et poètes devant les hommes, leur vécu très atypique comporte d’étonnantes analogies.

                 

Commençons bien sûr par l’écriture. Pour l’un comme l’autre, celle-ci est richement élaborée, et n’a rien à envier à celle des plus grands auteurs. Mais la forme choisie est toujours celle de la simplicité, dont le premier mérite est de rendre accessibles à tous la poésie et la profondeur des idées exposées dans les textes.

 

Cette écriture est au service d’un regard empli d’humanité, posé sur une société que les deux hommes accusent de reléguer trop souvent l’humain au second plan. Leur colère est récurrente face aux injustices, quels que soient le degré et les victimes de celles-ci. Rappelez-vous la lettre ouverte de Stevenson contre les propos, qu’il frappe d’infamie, du Révérend Hyde (à Honolulu), à l’encontre du Père Damien, après que celui-ci se fût éteint à Hawaï au milieu des lépreux, et rongé à son tour par la maladie. De son côté, Brel construit plusieurs de ses chansons à la façon de réquisitoires, elles aussi, et sur des thèmes du même ordre. Ainsi : Au suivant ou Regarde bien petit, en passant par la plus connue Les Bourgeois.

 

Jacques Brel et Stevenson partagent également un goût prononcé pour l’aventure, le voyage, même s’ils l’expriment différemment. Cette inclination commune se pose en rejet de l’immobilisme sclérosant auquel se condamnent tant de leurs contemporains. C’est le combat que mène Brel avec force dans Ces gens-là. Il reste toutefois plus taiseux que Stevenson sur ses désirs de voyage. Il rêve « sous cape », en quelque sorte. Son film, Le Far West, est l’exception qui confirme la règle. Car ses autres productions reflètent davantage ses « voyages intérieurs » ou le vagabondage des « autres », ceux qui s’en vont ou s’en reviennent au (plat) pays. Pourtant, le goût de l’aventure est bien là, à fleur d’encre. Décidé à assouvir sa soif de confrontation avec les éléments (plus qu’avec les hommes, sans doute jugés par lui incorrigibles), l’artiste se fait marin et pilote accompli. Ainsi, c’est en des lieux plus exotiques qu’il va retrouver les paysages qui habillaient ses rêves d’enfant. Don quichotte en quête de l’inaccessible étoile.

 

Stevenson s’est, lui, montré plus transparent, et du même coup plus généreux avec nous. Sa conscience est claire, et ses rêves devenus littérature nous entraînent,jeunes et vieux, droit dans le monde de l’aventure. L’île au trésor ou Le Maître de Ballantrae mitonné au pur jus d’Écosse en sont deux beaux exemples (pour ne citer que parmi ses romans).

Pour autant, lui aussi ne s’est pas privé de voyager « pour de vrai » : Europe, Amérique, Océanie, Polynésie… Il n’a pas fait semblant de vivre pleinement l’Aventure, avec un grand A. Ses lointaines tribulations nourrissent ainsi largement son œuvre. En outre, ce qui caractérise de façon plaisante et efficace l’écriture de Stevenson, c’est la façon dont il utilise la fiction au service du réel ; sa maîtrise parfaite de l’art de la narration, pour en tirer les meilleurs effets. Plusieurs de ses ouvrages pourraient être assimilés à des documentaires. Son sens aigu de l’observation l’y sert davantage que l’imagination dont il n’est pourtant pas dépourvu. Tandis que d’autres œuvres, dans la forme sinon le fond, confinent en revanche à la pure fiction, tel son fameux Étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde. De façon plus explicite qu’avec Brel, ses étonnants récits résonnent déjà avec les tout aussi étonnantes expéditions qui le tiennent de plus en plus souvent éloigné de son Ecosse natale.

 

En mai 2019, j’ai choisi de parcourir seul (sans une « Modestine » à mes côtés), le chemin qui porte désormais le nom de « Stevenson » : le GR70. Entamée au Puy en Velay (Stevenson était lui parti du Monastier sur Gazeille, un peu plus en aval sur le trajet), cette marche parfois éprouvante, toujours revigorante tant pour le corps que l’esprit, m’a conduit jusqu’à Saint Jean du Gard, puis Alès. La préparation de cette randonnée avait été l’occasion de relire Voyage avec un âne dans les Cévennes. Une lecture à laquelle je n’ai cessé de repenser en traversant les froides montagnes couvertes de neige en Haute Loire, puis en passant les forêts et les monts de Lozère et du Gévaudan, et enfin en accueillant le charitable soleil du Gard et les senteurs déjà méridionales. Le GPS auquel mon téléphone portable me donnait accès m’a en plusieurs circonstances évité de m’égarer dans de trop longs détours. Et j’en ai conçu une sincère admiration pour la confiance dont avait témoigné Stevenson, armé, lui, d’une simple boussole que, par endroits, des champs magnétiques rendaient inopérante.

Pas de GPS non plus pour le conduire à l’autre bout du monde, à Samoa, au cœur d’un archipel océanien.

Le tempérament de ces deux hommes force mon respect.

 

Vient ensuite la fatalité de la maladie. Stevenson souffrait de tuberculose depuis son adolescence, et de douloureuses crises n’ont cessé d’émailler sa vie d’adulte. Partait-il sur son voilier avec l’espoir que l’air de l’océan lui serait salvateur ou que, quitte à mourir « en beauté », aucun lieu ne serait plus approprié ? La même question se pose à propos de Jacques Brel. Sa manie de fumer s’est traduite en cancer des poumons. Il abandonne le cinéma et embarque sur son voilier, l’Askoy II, un joli Yawl (cotre à tapecul) de 20m, construit en Belgique. Les vents le mènent aux Marquises où, affaibli par la maladie, il décide de rester « en cet endroit où personne ne le connaît ». Quatre ans plus tard, il succombe à une embolie pulmonaire.

 

Je suis frappé par leur vie trop brève, et tellement riche. Ni Stevenson ni Brel n’avaient, et pour cause, eu l’opportunité de se réjouir à la lecture des aphorismes de Woody Allen ; en particulier son : « L’éternité, ce doit être long, surtout sur la fin ». Pourtant, fallait-il qu’ils la craignent, cette éternité, pour nous quitter si jeunes. Stevenson a succombé à un AVC alors qu’il n’avait que 44 ans. Brel est parti l’année de son 49ème anniversaire.

 

Leurs tombes respectives se situent bien loin de leurs terres natales. Le propre des grands voyageurs.

L’auteur écossais est enterré à Samoa ; le fils du Plat Pays à Hiva Oa, sur une des îles Marquises. Sur la tombe de celui qui, sur ses dernières années, avait pris fait et cause pour le combat canaque, contre le colonialisme et ses méfaits, figure une épitaphe (en anglais), tirée de son poème justement nommé Requiem. En voici une traduction :

 

Sous le vaste ciel étoilé

Creuse la tombe et offre-moi le repos

Heureux ai-je vécu et heureux je suis mort

Et me suis couché ici de mon plein gré.

 

Sur celle de Brel, point d’épitaphe. Mais un heureux voisinage, la compagnie de Gauguin inhumé là soixante-quinze ans plus tôt.

 

Voilà donc deux parcours uniques et pourtant très analogues qui dessinent la vie de ces deux hommes. Je repense maintenant aux paroles extraites du Moribond, chanté par Brel :

 

On n’était pas du même chemin

Mais on cherchait le même port

Publié le 30/10/2020
La Chine au secours de l’Australie ?

Alors que le pays de Crocodile Dundee et de Mad Max se montre particulièrement hostile à l’Empire du Milieu (suivant en cela l’exemple initié par Donald Trump, la Couronne britannique, le Canada et la Nouvelle-Zélande, ces cinq pays constituant l’alliance des Five Eyes), et au moment où, comme tant d’autres pays, son économie est au plus bas, il se pourrait bien que la Chine lui apporte un soutien inattendu.

 

En effet, depuis fin août, le prix de la laine australienne ne cesse de… grimper ! Il atteint même en ce moment des niveaux qui se rapprochent de ceux de début 2020, « avant-crise ». De quoi redonner le moral aux nombreux éleveurs de moutons australiens. Cette bonne surprise, ils la doivent à la Chine, dont le niveau de consommation et d’activité économique reste bien au-delà de ce que connaît l’Occident. Or, la Chine achète environ 80% de la laine produite en Australie !

 

 

Les entreprises de transformation chinoises n’ont que peu de stock et, même si le pays est le 2ème producteur de laine au monde (après l’Australie), il ne peut satisfaire à ses besoins.

Besoins d’autant plus forts que, même si les conditions environnementales sont fréquemment débattues dans l’actualité chinoise (et parfois prises en considération), la démarche Vegan n’est pas au cœur des préoccupations des habitants. Alors qu’elle l’est… en Australie, où les consommateurs préoccupés du bien-être animal sont de plus en plus nombreux. Ils refusent que des animaux souffrent pour satisfaire leurs besoins alimentaires ou vestimentaires. Ceci n’augure rien de bon pour les ventes intérieures de laine australienne. D’où l’importance que revêt la forte demande chinoise.

 

Le développement des Nouvelles Routes de la Soie, ce programme pharaonique si cher (dans tous les sens du terme) à Xi Jinping, ne devrait pas trop changer la donne. En effet, même si les pays d’Asie centrale et l’Iran, concernés par ces nouvelles routes et l’important développement commercial qu’elles promettent, pratiquent eux aussi l’élevage de moutons, aucun d’eux ne peut à ce jour concurrencer l’Australie qui reste le plus gros producteur mondial.

 

Quelques chiffres sur le sujet :

Plus de 2 100 tonnes de laine sont produites par an dans le monde. 

25% par l’Australie, 18% par la Chine, 17% par les USA, 11% par l’Argentine

nécessitant l’exploitation d’un peu plus de 1,1 milliards de moutons.

Publié le 28/10/2020
De l'ombre à la lumière

Il est un fait qu’en ces temps assombris par de multiples crises – pandémie, misère sociale, destruction de l’environnement, perte de sens civique, attentats effroyables commis par des terroristes religieux… il n’est pas aisé de conserver un bon moral.

 

Aussi est-il peut-être temps de relire nos philosophes des Lumières, à commencer par Montesquieu, Voltaire, Rousseau… Ils ont été tour à tour solidaires ou opposés sur certaines idées (en particulier à propos du confucianisme, qu’un Voltaire, à la recherche d’une morale non religieuse en ces temps de remise en cause du Droit divin, pouvait plus facilement entendre). Ces débats sont tout à leur honneur, car ils contraignent à davantage de profondeur que ne l’autoriserait une collusion de principe. Mais leur grande intelligence de notre monde les a réunis autour d’une même visée : nous « éclairer » sur les valeurs qui fondent une république humaniste, de paix universelle.

 

Après l’acte insoutenable commis contre le professeur Samuel Paty, nombre de débats se sont ouverts (rouverts ?), plus particulièrement en lien avec la question de laïcité et de blasphème.

Sur la question précise du blasphème, voici ce que proposait Montesquieu dans son magnifique ouvrage, tellement d’actualité, l’Esprit des Lois :

 

« Le mal est venu de cette idée qu'il faut venger la divinité. Mais il faut faire honorer la divinité, et ne la venger jamais. »

 

Ajoutons, avec Gaston Bachelard (La formation de l’esprit scientifique) :

 

« La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. »

 

Publié le 24/10/2020
Étonnant Pape François

Le 21 octobre dernier, le Pape François a prononcé un discours remarquable en faveur de l’union civile des homosexuel(les). Certes, il ne s’est pas prononcé en faveur d’une union religieuse, que recouvre le terme de mariage, au nom de la symbolique, de l’ontologie même de son Église. Ce que chacun peut comprendre. Mais, décidément, le Pape François n’en finit pas de nous surprendre par sa grandeur morale, son exigence de transparence, ses propos courageux, au regard d’une Église dont trop de prélats se sont égarés sur leur parcours religieux et, parmi ces derniers, ceux encore en activité, qui résistent à ce vent de réforme spirituelle et morale. Il est de ces (grands) hommes qui, conscients de la fonction sociale essentielle qu’est l’exemplarité, réussissent à marquer durablement les esprits, à marquer leur siècle. Ils ne sont pas si nombreux, et pourtant, ils restent des hommes.

 

Petits ajouts (aphorismes) personnels :

 

Ceux qui rejettent des hommes au prétexte qu’ils sont gays sont forcément tristes.

 

« Lesbienne ». Je ne trouve pas ce mot très joli. Il renvoie toutefois à « Lesbos », qui me plaît davantage.

« Gay » est naturellement plus joyeux. Doit-il nécessairement renvoyer à « ghettos » ?

Publié le 24/10/2020
Proverbe américain : Un lion ne s’attrape pas avec une toile d’araignée. Vraiment ?

Peut-être aviez-vous suivi mes « chroniques tasmaniennes », de décembre à mars dernier (desquelles sont nées cette rubrique) ? J’y évoquais, notamment, mes délicates rencontres avec… les araignées de la province australienne. Au point même d’avoir rebaptisé la belle île de Bruny : l’île aux araignées  

 

Je découvre aujourd’hui, dans le Courrier Australien, posté depuis Sydney, que non seulement ce n’était pas qu’une impression, mais que cette réalité s’étend aussi au continent !

Une bonne partie de la province de Nouvelles Galles du Sud est placée en état d’alerte... aux araignées !

Et pas n’importe lesquels des aranéides ! Il s’agit de ceux de la famille des araignées noires (à laquelle appartient notamment la célèbre veuve noire, à l’abdomen taché de rouge) et plus particulièrement l’Atrax robustus (qui porte bien son nom) plus communément appelée Sydney funnel-web, appartenant à la sous-famille des araignées à toile entonnoir que l’on trouve en différents points d’Australie (par exemple sur Fraser Island, dans le Queensland).

 

Il s’agit de l’araignée la plus dangereuse qui soit pour l’homme !

Tout d’abord parce qu’elle est très difficile à repérer, compte tenu de son habileté à se dissimiler dans les coins les plus sombres. Ensuite, parce qu’elle aime bien entrer dans les habitations, surtout lorsque la pluie s’annonce et que l’atmosphère est humide (assez courant en Tasmanie) ; mieux vaut inspecter les placards et vos chaussures avec prudence ! Mais surtout parce qu’elle est très agressive et que son venin, mortel, peut tuer un homme en moins de vingt minutes (pas vraiment le temps de faire les présentations).

Vivement que le soleil revienne briller au-dessus de Sydney et de ses environs 

Publié le 23/10/2020
Confirmation de la conférence sur La Grande Muraille

Je suis heureux, à quelques jours de la date retenue (10 novembre), de pouvoir confirmer ma présence à St Brieuc pour animer cette conférence sur la Grande Muraille. Les organisateurs ont magnifiquement oeuvré pour rendre la chose possible, en louant, exceptionnellement une salle de cinéma (cinéland à Trégueux) de plusieurs centaines de places, qui garantira la bonne mise en place des moyens sanitaires (gestes barrière).

 

Publié le 23/10/2020

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