Quand l'esprit de solidarité se montre plus contagieux que le virus

L’une des principales difficultés rencontrée dans la mise à jour d’une rubrique d’actualités est de témoigner de faits heureux, encourageants, bref… « bons pour le moral ».

Ce sera bien le cas aujourd’hui, avec cette chronique concernant le personnel SNCF de la région Bretagne, et tout particulièrement le conducteur de train Fabrice Coulouarn, à l’origine d’une bien belle initiative.

 

Durant une semaine, avec ses collègues et une équipe de volontaires, il a organisé une importante collecte de jouets et de produits alimentaires sur des points de ramassage créés dans la plupart des gares de la ligne qui relie Rennes à Brest. Jouets, peluches, jeux de société, mais aussi denrées alimentaires, ont ainsi voyagé gratuitement pour être redistribués à des associations et à la banque alimentaire.

 

Une initiative personnelle, de l’idée, de l’enthousiasme, des personnes partageant les mêmes valeurs et désireuses de venir en aide aux plus démunis… et voilà une affaire qui roule !

Un geste qui s’inscrit dans la longue histoire de résistance des cheminots français, et qui en inspirera probablement d’autres.

Publié le 28/03/2021
Le sens de la Fête

Il serait intéressant de bien comprendre pourquoi tant de noms d’animaux sont repris de façon péjorative voire comme insultes à l’égard d’humains. Traiter quelqu’un « d’âne », de « cochon », de « vache », « corbeau », « pigeon », « (tête de) moineau », « rat »,… et tant d’autres encore, n’est pas exactement un compliment.

Difficile de ne pas y retrouver les marques de notre incroyable sentiment de supériorité sur tous les autres êtres vivants de cette planète.

 

Cela vaut aussi pour les blaireaux.

Être traité de « blaireau » n’a (il en a été décidé ainsi) rien de glorieux.

Mais de là à maltraiter les blaireaux…

 

La scène se déroule à Saint Didier de la Tour, en Isère. Elle a été filmée et tourne en boucle sur les indispensables réseaux sociaux. Une séquence qui remporte un vif succès et distrait beaucoup.

On y voit un important groupe de jeunes (pré-ados, ados et jeunes adultes) qui sautent chacun leur tour à pieds joints sur un blaireau… un vrai blaireau, l’animal.

 

Une chouette et sympathique soirée comme on aimerait en voir plus souvent en Isère (et sans doute ailleurs, vu l’écho donné à ce moment de pure cruauté gratuite).

Les seuls qui n’ont pas apprécié sont bien évidemment les défenseurs de la cause animale. Ils n’ont pas ri, pas même souri. Ils ont plutôt eu envie de vomir. Mais c’est normal, c’est jamais drôle un défenseur de la cause animale ; des gens qui n’ont vraiment pas le sens de la fête, c’est bien connu.

Ils ont porté plainte. Mais les services de police n’ont pu donner suite. Ceux-ci ont d’abord invoqué le fait que l’animal était déjà mort avant que les « jeunes » ne « s’amusent » avec lui (affirmation douteuse selon ceux qui ont bien visionné l’intégralité de la scène).

Puis ils ont eu recours à un deuxième argument, imparable celui-là : selon la loi, pour qu’une plainte de maltraitance sur animal soit recevable, il faut que ledit animal soit domestique, apprivoisé ou captif (?). RIEN DE PREVU POUR LES ANIMAUX SAUVAGES !

 

Pas de chance pour les animaux, ce sont les hommes qui édictent les lois (sauf chez G Orwell ou La Fontaine).

 

Quoi qu’il en soit, quelle bonne nouvelle de savoir qu’à Saint Didier de la Tour, en Isère, au 21ème siècle et en pleine pandémie de Covid, on peut ainsi faire la fête… avec des blaireaux !  

Publié le 25/03/2021
Sans rire ?

L’humour marseillais plus fort que l’humour britannique ou juif ?

C’est bien possible. Pour preuve :

Covid - Marseille : « Ils profitent du carnaval pour ne pas porter de masque ».

…à mourir de rire !

 

Une philosophie de la légèreté que l’on ne retrouvera certainement pas dans l’œuvre de Nietzsche, convaincu que la noblesse de l’âme résulte en solitude, incompréhension de la masse et tourment. Selon lui, au contraire :

« Tout esprit profond a besoin d'un masque » (*)

 

(*) à lire et relire, avec 295 autres aphorismes du philosophe allemand, dans Par-delà le bien et le mal  Mercure de France ou 10/18

Publié le 23/03/2021
Pas mieux qu’Anchorage pour relancer… la guerre froide

Est-ce le rude climat d’Alaska qui a incité les principaux intervenants de la récente rencontre Chine - États-Unis à mettre en place tous les éléments durs d’une guerre froide dont les conséquences pour le monde pourraient s’avérer dramatiques ?

 

L’objet de cette entrevue était pourtant de tenter de renouer le dialogue après les multiples signes de rupture et de rétorsion lancés par D. Trump à l’égard de la Chine, tandis que celle-ci continuait d’avancer ses pions pour étendre sa puissance économique sur une plus large partie de la planète.

 

Un protocole avait, comme chaque fois, été établi avant la rencontre. Définissant notamment le fond et la forme de la présentation devant la presse, tenue en début de réunion. Les pions blancs allaient aux États-Unis, en tant qu’hôtes de la réunion, la Chine n’intervenant qu’ensuite, en tant qu’invitée.

 

Et c’est là que tout semble avoir dérapé.

Contrairement à la diplomatie convenue et en usage, Anthony Blinken, Secrétaire d’État américain, s’est lancé dans une diatribe féroce contre la Chine, abordant d’emblée tous les sujets "qui fâchent" : politique de la Chine avec Hong-Kong, Taïwan, le Xinjiang ; les piratages internet contre les USA ; l’implication de la Chine dans l’épidémie de la Covid ; son non-respect des règles économiques ; etc.

 

Cette attaque en règle a provoqué l’ire de la délégation chinoise et entraîné une longue réplique, tout aussi cinglante, du chef du bureau des Affaires étrangères du Parti communiste chinois, Yang Jiechi.

Toujours devant la presse, celui-ci a en particulier reproché aux Américains de tout faire pour nuire aux échanges économiques internationaux et de pousser plusieurs nations à entrer en conflit avec la Chine. Il a également souligné l’implication des USA dans les événements de Hong Kong, et rappelé qu’en matière de Droits de l’homme, l’Amérique n’avait de leçon à donner à personne, surtout au regard de sa façon de gérer sa communauté noire. Il a enfin condamné la manière inadmissible dont les Américains traitent leurs invités.

Une chose est certaine, cette « présentation » devant la presse prévoyait deux minutes de temps de parole pour chaque délégation ; elle a duré en tout près d’une heure !

 

Les Américains, en jouant une ouverture si agressive, ne s’attendaient probablement pas à une riposte aussi vive de la part de ce qu’il est hélas convenu d’appeler leur « adversaire ».

Leur crédibilité était toutefois entamée au moment d’affirmer, après réunion, que ce sont les Chinois qui avaient voulu provoquer ce clash, avec l’intention délibérée de rendre la situation actuelle entre les deux puissances encore plus tendue.

 

Crédibilité d’autant remise en cause par les attaques de Joe Biden contre son homologue russe, accusant celui-ci d’être « un tueur » et de « devoir s’attendre à en payer le prix ». En des termes plus symboliques, cela signifie une condamnation à la peine capitale, celle-ci n’étant pas abolie aux États-Unis.

 

Qu’est-ce que le Président américain et ses conseillers attendent d'une pareille diplomatie ?

Ils ne peuvent ignorer les multiples signes de rapprochement entre la Chine et la Russie, ainsi que leurs alliés.

La guerre économique est en place depuis longtemps, suivie d’une récente période de nouvelle guerre froide. En glaçant davantage les relations entre les deux blocs, le prochain niveau de confrontation risque bien d’être militaire.

 

Souhaitons que la prochaine rencontre, si prochaine rencontre il y a, ait lieu non pas en Alaska ou au Pôle Nord, mais plutôt à Miami ou à Hawaï.

Un signe de « réchauffement » que la planète considérerait, cette fois, comme bienvenu ! 

Publié le 21/03/2021
Il y a 150 ans...

Dans des temps où une part de la France s’insurge contre les privations de liberté que lui impose la pandémie (Covid 19), il est intéressant de rappeler que ce 18 mars marquait très précisément les… 150 ans de la Commune !

 

La célèbre et terrible insurrection de parisiens, pour la plupart ouvriers, révolutionnaires, socialistes, s’acheva le 28 mai, au terme d’une « Semaine sanglante ».

Pendant plus de deux mois, le mouvement insurrectionnel, pourtant improvisé, a régné sur la capitale, sous le nom de Commune de Paris.

 

Comme toujours, dans des épisodes aussi forts, de nouvelles idées, mais aussi de nouvelles figures populaires émergent. Parmi elles, plusieurs femmes, dont la célèbre « Veuve rouge de la Commune ».

 

Louise Michel (née 21 ans plus tôt, en 1830) était une femme éduquée (ayant son brevet d’institutrice), intéressée par les valeurs morales qu’elle étudie notamment au travers de la poésie et de… la politique !

C’est sur la Butte Montmartre qu’elle fait pour la première fois parler d’elle, au tout premier jour de la Commune. Lorsqu’Adolphe Tiers donne l’ordre à l’armée de récupérer les canons sis sur la butte, Louise Michel, à la tête d’une troupe de femmes du quartier, n’hésite pas à faire barrage aux soldats, y compris lorsque ceux-ci reçoivent l’ordre de tirer. Devant le courage et la résolution de ces femmes, les militaires refusent de faire feu, et certains se joignent même aux insurgés.

Les semaines suivantes, Louise Michel est de chaque combat, prenant tous les risques, secourant les blessés, exhortant la population à rejoindre le mouvement. La Veuve rouge tient bon, y compris pendant la Semaine sanglante à l’issue de laquelle, comme tant d’autres, elle est arrêtée et déportée.

Elle ne revient en France qu’en 1880, à l’occasion de l’amnistie générale.

Entre-temps, elle s’est convertie à l’anarchisme dont elle devient une cheffe de file importante dans le pays. Elle met son talent de rédactrice et d’oratrice au service de sa cause, ce qui lui vaut d’être arrêtée à de nombreuses reprises. Elle n’abandonne pourtant jamais son combat, et repart, de meetings en conférences, chaque fois qu’elle a fini de purger sa peine.

À sa mort, en 1905, terrassée par la maladie, elle laisse derrière elle de nombreux écrits qui témoignent de ses idées et de son combat contre l’immoralité politique.

 

À lire et relire :

Mémoires de Louise Michel,  Éditions La découverte

Lettres à Victor Hugo, Le Mercure de France

Publié le 19/03/2021
I have a dream

Notre ministre de l’intérieur (rien que ça), poursuivi en justice pour une accusation de viol ; les cas de revenge-porn qui se multiplient ; le harcèlement à l’école ou au travail pour motifs sexuels ; les dénonciations de plus en plus nombreuses de viols et/ou d’incestes commis par des personnalités publiques ; le cyber-harcèlement devenu pratique courante (en 2018, 73% des femmes témoignaient en être victimes, dont 18% sous une forme grave) ; les féminicides quotidiens et l’augmentation des violences conjugalesbienvenue au 21ème siècle, siècle de progrès !

 

Ainsi, la violence pourrait bien, contrairement aux anges, avoir un sexe.

(Sans vouloir contredire Rousseau qui, dans son Émile ou de l’Éducation, affirmait : « La violence de la femme est dans ses charmes ».)

 

Et si la violence semble de tous les temps, elle est également de tous les lieux.

Ainsi, en Australie, après la dénonciation de violences sexuelles commises par des membres du gouvernement, le pays tout entier entre en ébullition. La campagne #march4justice bat son plein dans la capitale fédérale, Canberra, tandis qu’à Perth (capitale de l’État d’Australie Occidentale), des milliers de personnes ont manifesté ce week-end, toujours contre les violences faites aux femmes.

 

Et en Australie comme ailleurs, la violence s’exprime sous de multiples formes.

Ainsi en atteste le magnifique film réalisé par Jennifer Kent, The Nightingale (le Rossignol).

Un scénario qui se déroule en 1825. Il nous relate l’histoire de Clare, une jeune irlandaise, violée à plusieurs reprises par un officier anglais (celui-ci tuera également l’époux et le bébé de Clare). Bien décidée à ce que justice soit faite, Clare entreprend la traversée d’une grande partie de la Tasmanie, du Sud au Nord, guidée dans cette partie sauvage de l’île (où aucune femme blanche ne s’est jamais aventurée), par un jeune pisteur aborigène. Rongée par la douleur, la colère et le désir de vengeance, Clare découvre, au cours de son périple, de quelle façon la violence gratuite qui habite certains hommes s’exprime aussi à l’encontre des communautés aborigènes ; au point de les exterminer.

 

Ce long métrage a été primé à la Mostra de Venise lors de sa présentation en 2018.

Jennifer Kent y était la seule (femme) réalisatrice présente.

Et, fait incroyable, la projection s’est conclue par une série de sifflements et de huées à caractère raciste (alors que le film dénonce précisément le racisme contre les Noirs australiens), et après que certains spectateurs soient allés jusqu’à applaudir une scène au cours de laquelle un des Aborigènes est tué !

 

Cette triste réaction, ô combien brutale elle aussi, n’a fait que démontrer la justesse du propos de Jennifer Kent et que la violence, en plus d’un sexe, peut aussi avoir une couleur.

 

Propos qui, presque 60 ans plus tard, fait écho au discours d’un homme noir, lui aussi, mais américain ; le discours du pasteur Martin Luther King, venu le 10 décembre 1964 recevoir le Prix Nobel de la paix à Oslo. Voici ses mots (extrait) :

 

« Civilisation et violence sont des concepts antithétiques. À l’instar du peuple indien, les Noirs des États-Unis ont prouvé que la non-violence n’était ni stérile ni passive, mais constituait une puissante force morale au service de l’évolution sociale. Tôt ou tard, tous les hommes du monde devront découvrir le moyen de vivre pacifiquement les uns avec les autres et de transformer ainsi notre lamentation cosmique en un psaume novateur à la fraternité. »

 

À l’issue de son discours, Martin Luther King n’a été ni hué ni sifflé. Il a simplement été assassiné quatre ans plus tard, le 4 avril 1968, à Memphis, dans le Tennessee.

 

À voir :

The Nightingale

Jennifer Kent                     Sortie prévue en France en 2021.

Publié le 16/03/2021
16 mars 2020 - 16 mars 2021

Il y a un an, jour pour jour, nous quittions l’Australie pour revenir à Paris, en misant sur un périple risqué, le seul qui avait une chance de fonctionner : plus de 40 heures de voyage, depuis Melbourne, en passant par Singapour puis Munich.

Quel soulagement, alors, de retrouver nos pénates parisiens !

Nous étions bien sûr loin d’imaginer « l’épisode Covid 19 » auquel, avec des milliards de personnes à travers le monde, nous allions être confrontés ; ni dans sa forme ni dans sa durée.

 

Que de questions, depuis, face à un tel inattendu.

Toujours, dans les temps confus, la lecture d’œuvres impérissables s’avère précieuse pour, justement, faire face.

 

Le Dao de jing, Livre de la Voie et de la Vertu, est de celles-là. Un ouvrage essentiel du taoïsme, dont l’un de ses plus fins connaisseurs en Occident, le regretté Claude Larre, disait : « Il secrète l’optimisme, désarme l’agressivité, élude les difficultés, avec la grâce du naturel propre à l’esprit chinois. »

 

Le chapître 50

(La rédaction des textes classiques chinois n’incluait aucune ponctuation. C’est d’ailleurs ce qui en rend la traduction aussi difficile (et hasardeuse selon le traducteur). La traduction ici est celle de C. Larre).

 

 

On sort c’est la vie on rentre c’est la mort

Compagnons de la vie ils sont Treize

Compagnons de la mort ils sont Treize

Mouvant les vivants aux sites de mort Treize encore

 

Et pourquoi

Sinon qu’on est mené par l’avidité de vivre

 

On dit que ceux qui connurent l’art de vivre

Quand ils voyageaient par les routes

Ne rencontraient ni le rhinocéros ni le tigre

Quand ils étaient à l’armée

Ne portaient ni armes ni cuirasse

Le rhinocéros n’aurait pas eu où planter sa corne

Le tigre n’aurait pas eu où jeter sa griffe

L’arme où placer sa lame

 

Et pourquoi

Sinon qu’ils n’offraient pas de prise à la mort

 

À lire et relire :

Lao Tseu, Tao Te King

texte traduit et présenté par Claude Larre  Collection Les Carnets, éditions DDB

Publié le 16/03/2021
Apprenons à communiquer avec... l'au-delà

Depuis des siècles, l’Extrême-Orient fascine les Occidentaux par ses croyances et ses pratiques associées à la spiritualité.

Mais il ne faudrait pas oublier que ce qui caractérise le plus cette lointaine partie du monde, c’est un sens concret extrêmement développé.

Sont le plus fréquemment mis en avant à propos de la Chine, du Japon, de la Corée… un indéniable talent commercial, une impressionnante productivité et capacité de travail, le goût pour les nourritures terrestres, l’argent, etc.

 

Nous pourrions être encore davantage surpris par la façon dont ces mondes, matériel et spirituel, sont amenés à très naturellement cohabiter, et à interférent en permanence, dans les us et coutumes asiatiques.

 

 

Rappelons-nous, même si cela remonte à des millénaires, les sacrifices humains et animaliers pratiqués lors des funérailles de personnages importants : des animaux domestiques, mais aussi des familles entières de serviteurs et de gardiens étaient enterrés vivants avec le ou la défunte afin de continuer à veiller sur son esprit, son « fantôme », dans l'au-delà. Plus tard, ces êtres vivants ont été remplacés par des représentations en terre cuite, en bois, en jade… (Ainsi, la remarquable armée en terre cuite, enterrée dans le mausolée du premier empereur, Qin Shi Huangdi, découverte tout près de Xian, en Chine.)

Des coutumes que nous connaissons bien et qui ont fait le bonheur de générations de pilleurs de tombes dans ces pays.

 

Aujourd’hui encore, on continue d’honorer au quotidien les âmes des morts, l’esprit des ancêtres, et nous sommes habitués à voir trôner dans les foyers asiatiques, en particulier chez les familles bouddhistes, des autels miniatures devant lesquels les membres (encore vivants) de la fratrie viennent prier et déposer des offrandes.

 

Un important commerce s’est développé autour de ces pratiques, faisant florès un peu partout en Asie, tout particulièrement en Chine. Celui des « courriers fantômes » et des offrandes de papier. Le principe consiste à reproduire en papier des objets très concrets du monde réel, pour ensuite les brûler et ainsi les expédier dans l’au-delà, aux esprits à qui ils sont adressés.

Cela a vite pris la forme essentiellement de faux billets (surtout des « grosses coupures »), imitant sommairement les vrais, incinérés par liasses entières de façon à assurer la fortune des ancêtres défunts. Bien sûr, cette « monnaie de singe » n’est pas vendue au prix de la vraie monnaie, mais elle assure tout de même un business confortable à ceux qui la produisent… en toute légalité.

 

Il arrive que ces « courriers fantômes » soient de simples prières, mais la manière dont dorénavant ils aident les mortels à se projeter dans l’au-delà est sans la moindre limite d’imagination. Il suffit de passer commande aux entreprises spécialisées. Celles-ci élaborent alors des maquettes en papier propres à satisfaire tous les fantasmes. Il est ainsi possible, par exemple, d’assurer les « besoins » matériels du cher disparu en lui adressant une jolie et grande maison, dotée de tout le confort, ainsi qu’une grosse voiture ; pourquoi pas un fac-similé de permis de conduire au cas où il aurait égaré le sien ?; s’il aimait festoyer, un magnifique banquet ; s’il était musicien, un studio tout équipé ; etc.

 

On découvre de la sorte que les projections des vivants sur le « monde d’après » reproduisent exactement les besoins et satisfactions du « monde d’avant » dans ses aspects les plus triviaux. La spiritualité transcendée par le matériel, en quelque sorte. Ce qui semble logique dès lors que le matériel est perçu comme principale source du bonheur et donc de la paix de l’esprit !

 

 

Un récent reportage diffusé sur Arte confirme qu’en Extrême-Orient les relations avec l’au-delà innovent sans cesse, reposant sur toujours plus de matérialité telle que vécue au quotidien durant le vivant.

Il a été tourné sur un site proche de Fukushima, au Japon. On y a érigé, au sommet d’une colline… une cabine téléphonique.

 

Dessinée sur le modèle des fameuses cabines londoniennes, mais toute peinte de blanc, elle se dresse là, à l’écart de l’agitation urbaine, exposée à tous les vents, et attendant qu’on en pousse la porte. À l’intérieur : une simple tablette avec un téléphone posé dessus. Un de ces vieux modèles à cadran rotatif, un peu bruyant. Le fil est branché… dans le vide !

Chacun est libre d’y entrer et d’utiliser ce combiné supposé être connecté « en direct » avec le monde des esprits.

Quelques utilisateurs, apparemment sains d’esprit, ont accepté de témoigner face caméra. Ils attestent que cette forme de communication avec le défunt auquel ils sont liés leur procure beaucoup de soulagement, entretient le lien sacré avec l’âme du ou de la disparu(e) (à Fukushima, il s’agit de milliers de victimes, dans des conditions particulièrement violentes), et est source de paix et de sérénité.

N’est-ce pas suffisant, après tout ?

 

Mais ce que la caméra nous montre de plus étonnant, selon moi, c’est la façon dont s’établit cette "communication". On voit en effet des personnes non seulement décrocher le combiné, mais bel et bien composer un numéro, comme dans la « vraie vie ». Quel numéro ? Celui du domicile de la personne concernée lorsqu’elle était en vie ? Un numéro imaginaire ?

Tout aussi fascinant, on peut observer comme ces utilisateurs, après avoir composé le numéro, restent quelques instants silencieux, comme attendant qu’une voix s’exprime à l’autre bout.

Puis, s’engage un monologue, interprété très exactement à la manière d’un dialogue, avec, là encore, des temps de silence traduisant l’espoir de possibles réponses.

Les sujets évoqués (pour ceux qui ont accepté d’être enregistrés) sont très banals, compte rendu sur les faits du quotidien, salutations polies… ponctués de moments plus chargés d’émotion traduisant la douleur créée par le vide laissé après la disparition.

 

Comme il y a plus de trois mille ans, tout en s’appropriant les nouvelles technologies, le temps d’honorer les défunts est ici ritualisé, de façon consciente ou non, afin que les âmes défuntes, apaisées, ne soient pas tentées de perturber l’existence des vivants. C'est en tout cas la version "officielle" sur laquelle chacun s'accorde en observant cette étrange et permanente cohabitation des deux mondes. On peut aussi y voir, toujours un rituel, mais davantage destiné à rassurer les vivants sur l'inconnu qui les attend, en lui donnant une identité rassurante, celle de la vie dont ils rêvent au présent !

 

Que disait Montaigne, déjà ? « Vivre c’est apprendre à mourir ». Se pourrait-il « au bout du compte », que l’inverse soit également vrai ?  

Publié le 15/03/2021

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